Interview ATT 2/2
Existe-t-il des divergences entre les pays concernés, comme l’Algérie, la Libye, le Niger, le Tchad ou la Mauritanie ?
Non, aucune. Nous faisons les mêmes analyses. Qu’il s’agisse du problème lui-même ou des solutions à apporter.
Le Mali est devenu le pays où sont libérés les otages kidnappés en Algérie, en Tunisie ou au Niger. Cela vous vaut quelques inimitiés. Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de laxisme ?
Mais nous sommes sur le terrain, en train de nous battre ! En quoi est-ce faire preuve de laxisme ? Nous jouons notre rôle pour sauver ces vies, utilisons nos réseaux et nos connaissances. Peut-être cela n’a-t-il pas été bien compris dans certains milieux. Mais je le dis haut et fort : nous n’avons jamais porté de valises ni versé de rançon. Parole d’officier.
Quels rapports entretenez-vous avec votre prédécesseur Alpha Oumar Konaré depuis son retour au Mali ?
Ils sont excellents. Je ne le vois pas assez souvent, parce je ne veux pas le déranger. Je sais qu’il pense la même chose pour avoir exercé la charge de chef d’État. Mais à chaque fois que nous en avons l’occasion, nous restons des heures à discuter. Comme des chefs d’État mais aussi comme un aîné et son cadet.
Parlez-vous politique, de ce qu’il conviendrait de faire sur tel ou tel dossier ?
Bien sûr, nous ne nous en privons pas…
Quel regard portez-vous sur la classe politique malienne et ses acteurs ?
Question piège… Elle a fait de grands progrès. Nous avons aujourd’hui une certaine expérience démocratique. Mais au-delà des relations politiques, j’entretiens des liens personnels avec de nombreux responsables maliens, au point qu’on ne sait pas où commence la majorité présidentielle et où s’arrête l’opposition. Je trouve cela plutôt sain.
Votre voisin ivoirien semble enfin avoir pris le chemin des élections. Croyez-vous à la date du 29 novembre fixée pour la présidentielle ?
Je ne suis pas un fétichiste des dates. Ce que je constate surtout, c’est qu’il y a désormais de la bonne volonté de part et d’autre. Après sept ans de crise et d’épreuves, c’est une nouvelle qui nous réjouit. Dès le déclenchement du conflit, nous n’avons eu d’autre attitude que d’encourager le dialogue et le retour à la paix dans ce pays qui nous est cher et où vivent de nombreux Maliens.
Vos rapports avec Laurent Gbagbo, que l’on disait plutôt froids, se sont-ils réchauffés ?
Je ne sais pas d’où vient cette histoire. J’entretiens des relations très amicales avec mon grand frère Laurent. Il est tellement détendu que je ne vois pas bien, d’ailleurs, comment il pourrait en être autrement.
Selon vous, qui est le mieux placé pour remporter cette présidentielle ?
Je n’en sais vraiment rien. Les pronostics ne me réussissent pas, sauf peut-être en football…
Après avoir destitué Moussa Traoré en 1991, vous avez rendu le pouvoir aux civils à l’issue d’une période de transition présentée comme exemplaire. Mauritanie, Guinée, Guinée-Bissau, Madagascar… Que pensez-vous de la vague de coups d’État à laquelle nous avons assisté au cours des derniers mois ?
Je suis un ancien putschiste, et ce n’est pas un titre de gloire à mes yeux. Je ne vais donc pas faire la leçon aux uns et aux autres. Je constate simplement que, parfois, nous créons nous-mêmes, j’entends par là les dirigeants politiques africains, les conditions de ces putschs. Une crise politique ou économique devrait se résoudre politiquement. Hélas, la plupart du temps, compte tenu des systèmes dans lesquels nous évoluons, la seule issue reste militaire… Le plus important, à mes yeux, c’est d’œuvrer à un retour rapide à une vie constitutionnelle normale et démocratique.
On a l’impression que, pour vous, il existe de bons et de mauvais coups d’État…
Vous m’avez mal compris : tous les coups d’État sont mauvais. Quelles que soient les raisons qui les ont provoqués, ils sont la conséquence d’un échec des politiques. De tous les politiques, dirigeants comme, parfois, opposants.
Auriez-vous un conseil à donner aux actuels putschistes ?
Certains, comme les Mauritaniens par exemple, ont déjà sollicité mon avis. Je me bornerais à expliquer l’importance d’une transition réussie pour une remise du pouvoir aux civils. Ils peuvent toujours s’inspirer de l’expérience malienne...
Par ses déclarations pro-putschistes et sa défiance permanente vis-à-vis des processus électoraux, le président en exercice de l’Union africaine, Mouammar Kaddafi, ne sape-t-il pas les efforts de l’UA ?
Ce que certains pensent tout bas, lui le dit tout haut. Nous devons accepter d’entendre tous les points de vue. Chacun peut se forger sa propre opinion. Et il faut lui reconnaître qu’il reste un panafricaniste convaincu.
Il assume tout de même la présidence de l’UA, ses déclarations n’engagent pas que lui…
Il s’exprime uniquement en son nom.
Dans ces conditions, que pensez-vous de l’action de Jean Ping à la tête de la Commission de l’UA ?
Il est un peu tôt pour parler de son bilan, mais il faut reconnaître qu’il a du pain sur la planche. Je trouve qu’il met avec réussite ses talents de diplomate au service de notre organisation commune. Avec modération, ce qui ne gâche rien.
La succession d’Omar Bongo Ondimba constitue-t-elle, comme certains le craignent, un motif d’inquiétude à vos yeux ?
Pas du tout. D’ailleurs, je remarque que, jusqu’à présent, tout se déroule dans le respect des règles constitutionnelles et sans accroc.
La plupart des observateurs ont associé son décès à la fin d’une ère, celle de la Françafrique. Est-ce aussi votre avis ?
J’avoue que je ne comprends rien à cette histoire de Françafrique… Nous avons des relations profondes, historiques et parfois intimes avec la France et ses dirigeants. Nous autres, Africains, sommes spontanés et enclins aux relations humaines, personnelles. Cela n’a rien de suspect. Je tutoie Nicolas Sarkozy, il me déroule le tapis rouge quand je passe à Paris, sans que je le lui demande, faut-il le préciser, et alors ?
Comment pourriez-vous qualifier l’état des relations bilatérales avec la France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, en mai 2007 ?
Je ne sens aucun changement par rapport à la période Chirac, si c’est ce que vous voulez savoir. Tout se passe bien, dans tous les domaines.
Paris vous presse pourtant de signer des accords de réadmission des immigrés clandestins maliens, ce que vous persistez à refuser…
Je ne refuse pas de les signer, je réfléchis… Nous sommes en désaccord sur un ou deux points seulement mais il s’agit d’un sujet qui ne mérite pas que nous nous précipitions.
Les malentendus avec l’Algérie sont-ils dissipés ?
Mais nos relations politiques sont bonnes ! Certains officiers, des deux côtés, avaient des interprétations et des avis différents sur les questions de sécurité dans l’espace sahélo-saharien par exemple, mais cela est oublié.
Pour le symbole, j’ai l’habitude de désigner mon aîné, le président Bouteflika, comme le plus malien des Algériens parce qu’il connaît ce pays mieux que beaucoup d’entre nous. Et je n’oublierai jamais l’aide précieuse qu’il nous a apportée pour la conclusion de l’accord d’Alger, signé avec l’Alliance du 23 mai pour le changement.
Et avec le Maroc ?
Nous pourrions mieux faire. Les liens politiques et diplomatiques se sont cependant renforcés grâce à des partenariats dans des secteurs où des compagnies marocaines interviennent chez nous, notamment dans les banques. Maliens et Marocains ont aussi Tombouctou en partage [une forte communauté arabe d’origine marocaine réside dans la région de Tombouctou, NDLR].
Il est aussi important de signaler que le Maroc et l’Algérie sont les deux pays qui accueillent le plus grand nombre d’étudiants boursiers maliens dans leurs universités et grandes écoles. C’est un concours inestimable à la formation de nos jeunes.
Comment avez-vous vécu l’élection de Jacob Zuma à la présidence sud-africaine ?
Je ne connais pas très bien l’homme mais j’ai été impressionné par la force du soutien dont il a bénéficié au sein de l’ANC et de la part des électeurs sud-africains, malgré tout ce que l’on a pu dire de lui.
Que vous inspire la procédure intentée en France contre trois chefs d’État africains, dans l’affaire dite des « biens mal acquis » ?
Je trouve la méthode pour le moins embarrassante. Et je me pose une question : pourquoi seuls des présidents africains sont-ils visés ?
Avez-vous des biens en France ?
Oui, un compte en banque ouvert lorsque j’étais à l’École de guerre de Paris. À l’époque, il devait y avoir une poignée de francs. Et comme je n’y ai plus jamais touché depuis, je doute qu’il soit susceptible de me valoir des ennuis (rires)…
On connaît assez mal vos passe-temps…
Je suis un passionné de football mais je m’intéresse de plus en plus au basket-ball depuis les brillants résultats des équipes maliennes dans cette discipline. Je lis autant que mon emploi du temps me le permet. Des autobiographies des grandes figures de l’Histoire, pour l’essentiel, et des essais politiques.
J’écoute aussi beaucoup de musique pour me détendre. De la musique malienne mais aussi de la salsa. Et je danse très bien (rires) !
La vie après le pouvoir, vous y pensez ?
Rarement. Il faut dire que j’ai déjà une certaine expérience en la matière… Pendant dix ans, après 1992, je me suis occupé d’humanitaire et de médiations. Ne vous inquiétez pas, je ne pointerai pas au chômage.