Ramadan : un marché à deux vitesses ...
Tandis que la situation reste calme autour de produits comme le riz, le mil et le lait, le sucre, lui, s'emballe
C'est aussi le mois le plus dispendieux de l'année. Les consommateurs le redoutent peut être moins pour les multiples privations qu'il impose que pour les dépenses que la période occasionne. Le Ramadan est en effet propice aux spéculations sur les produits de forte consommation comme le riz, le mil, le sucre, le lait, la viande, l'huile et les condiments.
Ces dernières années, les pouvoirs publics se sont efforcés d'anticiper à la fois sur les pics de la demande et sur les mauvais réflexes spéculatifs avec plus ou moins de succès. Par exemple, des facilités sont accordées aux importateurs et des campagnes de sensibilisation menées dans les médias. L'année dernière, le Ramadan survint dans un contexte particulier et inattendu occasionné par la surchauffe sur les prix des produits de première nécessité tels le riz, le sucre, l'huile et le lait et la hausse vertigineuse du prix du pétrole sur le marché international et par ricochet dans nos stations service.
MALCHANCE PERSISTANTE. Cette année, le Ramadan débute dans des conditions peu favorables. La situation est marquée par des problèmes d'approvisionnement occasionnés d'abord par la fermeture momentanée du pont de Kayes pour réparation. Cet ouvrage est un segment essentiel du corridor routier reliant notre pays au port de Dakar. Cette situation a eu pour conséquence directe, le ralentissement du trafic sur cet axe très passant qui voyait passer plus de 70% du trafic routier à destination de Bamako par Kayes, soit plus 4000 camions par mois.
En attendant la réouverture du pont, les importateurs se sont rabattus sur le port d'Abidjan. Mais là, une mauvaise surprise est survenue : le déclenchement d'une grève par les dockers du port au début du mois de juin. L'épisode a, bien entendu, conduit à des perturbations dans l'approvisionnement du pays. Les importateurs échaudés, se sont déportés sur les ports de Lomé, Cotonou et Téma au Ghana. La malchance les y a poursuivis. En effet, la période a coïncidé avec l'application effective par le Benin, le Togo et le Ghana, de la mesure de pesage à l'essieu des véhicules gros porteurs. Tous les ingrédients ont donc concourus à enrayer notre système d'approvisionnement.
Les pouvoirs publics ont imaginé diverses solutions palliatives. Soulignant la complexité du problème posé, le directeur national du Commerce de la Concurrence, Mahamane Assoumane Touré, explique que dans le cas du sucre, les autorités ont ordonnée la mise sur le marché de la production nationale. Au moment de la grève des dockers du port d'Abidjan, note-t-il, les importateurs ayant bénéficié de la mesure d'exonération sur le riz, avaient importé plus de 200 000 tonnes de riz, négligeant du coup le sucre.
Le stock de la production nationale de sucre qui était de 35 000 tonnes a ainsi été mis sur le marché. Mais ce stock est aujourd'hui épuisé et le pays dépend désormais exclusivement des importations.
Mahamane Assoumane Touré estime suffisants sur le marché les stocks de tous les autres produits. Le marché est ainsi suffisamment approvisionné en riz avec un stock potentiel de plus de 151 000 tonnes. Le sac de 100 kilos est vendu entre 28 000 et 30 000 Fcfa pour un kilo de riz qui revient à 325/350 Fcfa au détail. Il en est de même pour le lait et l'huile dont les prix ont d'ailleurs subi une réelle baisse cette année. Le kilogramme de lait qui était cédé à 3 000 Fcfa l'année passée est aujourd'hui vendu entre 2 300 et 2 500 Fcfa, explique le patron de la DNCC.
DEFICIT SUR LE MARCHE MONDIAL. Cette modération sur les prix des produits laitiers et de l'huile malgré une demande forte, s'explique par le fait que le marché est envahi de lait de toutes les provenances. L'atmosphère est toute autre autour du sucre, sans doute le produit le plus sollicité pendant ce mois. Selon la DNCC, il existerait actuellement un stock potentiel de 43 000 tonnes de sucre dont 12 000 tonnes dans les magasins des grossistes, 5 000 tonnes au niveau de la douane et 25 000 tonnes au port d'Abidjan. Or la consommation mensuelle du pays pendant cette période est estimée à plus 20 000 tonnes. D'où les inquiétudes.
Mais l'on se veut quand même rassurant du côté du ministère de l'Industrie, des investissements et du Commerce. « Il n'y aura pas de pénurie de sucre. Nous avons engagé des concertations directes avec la direction nationale des Transports et celle des douanes pour que la priorité soit accordée à l'acheminement rapide et sans contrainte des stocks de sucre disponibles dans les différents ports », précise le responsable de la DNCC.
Mais sur les différents marchés de la capitale les spéculateurs sont déjà à l'œuvre. Le sac de 50 kg qui se vendait il y a une semaine entre 18 500, 20 000 ou 21 500 Fcfa (soit 400 à 425 Fcfa le kilo au détail), a grimpé à 25 000 Fcfa et même jusqu'à 27 000 Fcfa, selon les marchés.
Du côté des grands opérateurs, l'on murmure que l'approvisionnement en sucre pourrait connaître de gros problèmes dans les mois à venir. Car ce produit se raréfie sur le marché international sur fond d'envolée inhabituelle des prix. La tonne est aujourd'hui proposée à environ 500 dollars (environ 250 000 Fcfa) la tonne, aussi bien à la bourse de Londres qu'à celle de New York, soit une hausse de 53% sur les trois derniers mois. En cause, une baisse de la production en Inde et au Brésil, deux pays qui produisent à eux seuls la moitié du sucre vendu sur les marchés internationaux.
En Inde, deuxième producteur mondial, la production a baissé de 40% à cause d'une saison des moussons beaucoup moins pluvieuse que prévue. Ceux qui s'intéressent au marché du sucre font par ailleurs remarquer que la hausse du prix de pétrole a bouleversé la production sucrière au Brésil. En effet, plus de la moitié de la production de canne à sucre dans ce pays est désormais consacrée à la fabrication d'éthanol. Ces facteurs apparemment lointains ont pourtant des conséquences directes sur nos importations.
Mais mis à part le sucre, l'on n'assiste pas à une poussée de fièvre sur les produits de première nécessité en cette veille de Ramadan. Pas pour le moment. Il ne reste qu'à espérer que chacun continue à savoir raison garder.