Jeudi 18 juin 2009 4 18 /06 /2009 11:20
Contre toute logique formelle, le régime a requis et obtenu du parlement la mise en œuvre du plan de privatisation de la CMDT. Un hold-up en règle qui n'est pas sans cacher des motivations inavouées, à l'instar de la présente course à la relance de la culture du coton.

 

C'est au pas de charge, et malgré de nombreux facteurs objectifs militants pour la retenue, que le Gouvernement de notre pays a requis et obtenu de l'auguste Assemblée nationale la mise en œuvre du plan de privatisation de la CMDT. Il s'agissait d'ailleurs de sauver les apparences et conférer un semblant démocratique à un projet de loi qui, de toutes les manières, connaissait un début d'application avant son adoption avec la Mission de restructuration de la filière coton qui était sur le point d'enterrer la compagnie cotonnière dans sa forme connue. Pour les députés, il s'agissait juste de donner leur onction à un mécanisme enclenché sans eux et qui donnait l'impression nette d'avoir atteint un point de non retour.

Au moment de l'adoption du projet de loi sur la privatisation de la CMDT, nous mettions pourtant les honorables députés face à leur responsabilité historique, celle d'être complice de la destruction des conditions de vie de milliers de Maliens vivant directement ou indirectement de l'activité cotonnière. L'opposition parlementaire n'a jamais fait mystère en cela de sa détermination à faire barrage à ce projet de loi qui devenait plus que jamais sujet à polémique. Elle l'a en effet rejeté à l'heure du vote conformément à ses engagements de préserver l'intérêt supérieur du Mali dans ce dossier. D'autres élus de la Nation, notamment ceux des régions cotonnières, à défaut d'apporter leurs voix à l'opposition, se sont simplement abstenus de vote. Ce qui était loin d'arrêter l'infernale machine mise en branle pour obtenir au forceps le vote du projet de loi qui est finalement passé à l'écrasante majorité de plus de 100 voix en faveur. La majorité dite présidentielle, au mépris de toute autre considération objective, était passée par-là.

Cette camisole de force que le régime a réussi à faire porter au peuple malien, avec la complicité bienveillante de sa majorité à l'hémicycle, est d'autant plus intrigante et affiche les contours d'un coup de force qu'il a toujours été interpellé sur l'inopportunité de son projet dans le contexte actuel. Parce que rien ne justifiait que l'on s'empresse de mettre la CMDT sous la coupe du privé et les arguments développés à cet égard par les irréductibles et inconditionnels de la privatisation résistaient d'autant moins à la critique que les donneurs de leçons à l'échelle internationale posaient justement des actes aux antipodes de leurs discours et professions de foi traditionnelles, comme les subventions à leurs agriculteurs. Les Etats-Unis s'étant illustrés comme les champions dans cette apostasie nullement interpellatrice pour nos pouvoirs publics qui continuent à foncer tête baissée. C'est à croire que l'élève voudrait donner des leçons à son maître lorsqu'on sait qu'en matière de libéralisme commercial, les USA n'ont pas de commune mesure avec le Mali inscrit de force à leur école, notamment dans le cadre des programmes d'ajustement structurel.

Pourtant, très tôt, la section syndicale de la filière coton avait tiré la sonnette d'alarme et attiré l'attention du Gouvernement sur la grave dérive que pourrait représenter la privatisation de la compagnie cotonnière qui fait vivre directement et indirectement près de 4 millions de nos compatriotes. Son action a été accompagnée par une forte mobilisation de la " société civile consciente " militant pour un Autre Mali. C'était le sens de la correspondance adressée au Premier ministre dès décembre 2007, dans laquelle il était question des préoccupations des travailleurs ; des différentes demandes d'audiences, auprès du ministre de l'Agriculture et du président de l'Assemblée nationale qui sont restées sans suite ; des différentes conférences et assemblées générales d'information qui se sont tenues à Bamako et dans l'ensemble des régions CMDT du pays. Aussi, à l'issue des tournées dans les régions CMDT, les producteurs de coton par la voix du SYVAC, dans un rapport en date du 25 mars 2008, ont-ils solennellement déclaré leur opposition au processus de privatisation de la CMDT. Même la Banque mondiale dont les injonctions servaient d'exutoire, après une étude comparée des privatisations des filières cotonnières en Afrique au Sud du Sahara, présentée à Bamako le 13 mai 2008 aux partenaires de la filière, a conclu que la privatisation n'était pas une panacée dans la mesure où elle ne permettait pas de résoudre les problèmes majeurs des filières.

Des antécédents
non réussis

Pour l'essentiel, les travailleurs argumentaient leur opposition au projet de filialisation et de privatisation par l'échec de précédentes privatisations dans notre pays. En sus les pays d'Afrique ayant précédé le nôtre dans cette voie ont essuyé des échecs cuisants qui ne sont un secret pour personne. Il s'agit notamment de la Côte-d'Ivoire, du Bénin, du Togo, de la Zambie, où la filialisation a été accompagnée d'une nette baisse de la production, mais surtout de l'accumulation des dettes au point d'amener les Etats à intervenir financièrement pour sauver de nouveau ce qui pouvait l'être. Il s'agit également du Burkina-Faso voisin, malgré les apparences de réussite au niveau de ce pays dans le domaine cotonnier.

Pour ce dernier pays en effet, lors de la dernière recapitalisation, l'Etat a injecté 87 milliards de FCFA, pour relancer la filière, en payant sa part, celle des producteurs ainsi que celle de DAGRIS qui n'avait pas voulu participer à la recapitalisation. Un exemple qui suffit en lui-même pour attester que la filialisation dans ce pays n'a pas été ce qui était attendu. Pourquoi alors le Mali réussirait-il là où tous ses prédécesseurs ont mordu le carreau ?

Outre cela, il y a les enjeux socioéconomiques du coton dans notre pays qui ne devraient en aucun cas être occultés dans le débat autour de la privatisation de la CMDT. Et pour cause, selon les données rendues publiques par le syndicat cotonnier, la CMDT est synonyme de : 6.345 villages et hameaux pour 175.000 exploitations ; 56% de la production nationale en céréales sèches, soit 1.461.962 tonnes en 2006/2007 ; le développement de l'élevage ; plus de 5.000 emplois directs (permanents et saisonniers) et indirects ; le développement des infrastructures et des équipements collectifs ; l'amélioration de l'approvisionnement des populations en eau potable ; un rôle majeur dans la mobilisation de l'épargne et la redistribution des revenus. A noter également que les zones cotonnières possèdent les taux d'exode rural et d'émigration les plus faibles du pays.

Au plan financier, alors que la compagnie est vouée aux gémonies pour un déficit cumulé de 172 milliards FCFA entre 1999 et 2007, il ressort paradoxalement qu'au cours de la même période, elle a injecté dans l'économie du Mali environ 1400 milliards FCFA : 800 milliards au profit du monde rural à travers l'achat du coton ; 80 milliards pour les banques ; 100 milliards pour le secteur des transports ; près de 100 milliards pour le Trésor public au titre de divers impôts et taxes ; 70 milliards de salaire ; près de 220 milliards pour divers prestataires dont les activités sont directement liées à celles de la CMDT. Ainsi le déficit cumulé de la compagnie cotonnière représente moins de 13% de sa contribution totale à l'économie nationale.

Arguments massues contre l'Etat

Est-ce pour ces 13% qu'il faut sacrifier une compagnie qui affiche un chiffre d'affaires annuel d'environ 200 milliards de nos francs ? Avec la clé de répartition suivante : 110 milliards distribués au monde rural pour l'achat du coton ; 30 milliards pour divers prestataires (achats divers, confection, gardiennage, nettoyage, hôtellerie, etc) ; 11 milliards pour les banques (intérêts bancaires sur les opérations financières) ; 12 milliards pour le secteur des transports ; 10 milliards d'impôts et taxes divers pour le Trésor public ; 8 milliards de salaire pour les travailleurs ; 8% du PIB ; 30 à 40% des recettes d'exportation du pays.

Un autre argument massue vient battre en brèche toutes les supputations et argumentaires des caciques de la privatisation de la filière cotonnière. En effet, après près d'une décennie de récession, le cours du coton vient de franchir la barre des 700 FCFA le Kg. Toutes choses qui supposent, de l'avis des spécialistes, que la crise du coton est terminée et que l'ascension des cours devra se poursuivre pour une longue période. Dès lors, il existe une réelle opportunité de redressement de la filière coton de notre pays. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité qui arrive comme une manne divine dans un contexte de crise généralisée comme une bouffée d'oxygène plutôt que l'option radicale de la privatisation ?

Pour ce qui est des 172 milliards de déficit cumulé de la CMDT entre 1999 et 2007, brandis urbi et orbi pour justifier la liquidation en règle de la filière cotonnière, la décomposition de cette somme jette un sérieux discrédit sur l'Etat qui se retrouve finalement dans la posture du voleur qui crie au voleur tant sa responsabilité est en cause. En effet, il ressort qu'en 2003/2004, faute de moyens suffisants et appropriés, la CMDT avait été incapable de transporter et d'égrener dans les meilleures conditions les 620.665 tonnes qui avaient fait de notre pays le premier producteur de coton de l'Afrique au Sud du Sahara. Ce qui a conduit à une dépréciation de 19 milliards de FCFA de stocks (coton graine et coton fibre) qui avaient été battus par la pluie. Mais à l'analyse, cette situation n'est rien moins que la résultante d'une décision politique portant sur le gel des investissements de la CMDT visant à accroître sa capacité de production par la construction de quatre usines d'égrenage à Bla, Kimparana, Kita et Ouéléssébougou, plus une unité de délintage des graines à Kignan. De ce programme, indique-t-on, seule l'usine de Ouéléssébougou a vu le jour. Certaines sources crédibles font état de raisons purement politiques pour expliquer cet état de fait. Des informations parues dans la presse, en son temps, ayant évoqué la possibilité pour le PDG de la CMDT de briguer la magistrature suprême de ce pays. Dès lors, pour briser les ailes à un homme et noyer à tout jamais une hypothétique ambition présidentielle, on ne s'est nullement encombré de saborder des milliards d'investissement passés pour pertes et profits.

Ensuite, en 2004/2005, l'Etat a fixé le prix d'achat au producteur du coton graine à 210 FCFA le Kg, pour le premier choix ; alors que tous les calculs avaient dégagé un prix objectif de 180 FCFA/Kg. Ce qui a généré un déficit de 43,6 milliards FCFA pour lequel la compagnie cotonnière n'a jamais reçu de subvention alors que, on s'en souvient, c'est en réaction de la décision des partenaires financiers de baisser les prix du coton que les autorités maliennes avaient fixé un tel prix dans un élan purement populiste. En s'attirant la sympathie des populations, elles ne faisaient en réalité qu'enfoncer davantage la compagnie cotonnière dont le déficit s'en est trouvé alourdi. Mais cela on ne le dira jamais, encore moins le confesser.

Ambitions inavouées du régime

Les péripéties de la privatisation de HUICOMA ont également eu leur part dans ce déficit de la CMDT qui a été aggravé par les dérapages sur les marchés des intrants en 2005/2006 ; 2006/2007 qui ont occasionné près de 3 milliards de coûts supplémentaires pour la CMDT suite à des litiges. Les coupables de ce dérapage sont connus dans le monde paysan et jouissent d'une totale impunité. De même, la loi d'avril 1999 sur la TVA au Mali a consacré la non déductibilité de la TVA déductible pour la CMDT. Ce qui a également entraîné une augmentation de l'ordre de 7 milliards de FCFA par an des coûts de production de la CMDT.

A la lumière de tout ce qui précède, il est autorisé de croire que plus de trois quarts des déficits cumulés de la compagnie cotonnière ne lui sont pas imputables. Aussi, si mauvaise gestion il y a eu, pour trois quarts, l'Etat porte-t-il le chapeau de cette mauvaise gestion.

Malgré sa responsabilité indiscutable dans la mauvaise passe de la CMDT, mis à part les facteurs exogènes de la crise financière internationale, des cours du baril en son temps, l'Etat poursuit pourtant sa logique implacable quand bien même des nuages viennent assombrir l'horizon immédiat, à l'instar du soudain désintérêt de ce grand philanthrope financier qui a fait main basse sur la Compagnie aérienne du Mali (CAM) alors qu'ailleurs il se livrait à quelques oboles avec la restauration de mosquées (Djenné et Mopti). Pourtant tout semblait taillé sur mesure pour son entrée en lice dans la reprise de la CMDT new look, des zones spécifiques d'intérêt ayant été identifiée. Une désillusion avec laquelle les torpilleurs de la compagnie devront s'accommoder dans la perspective de lendemains meilleurs. En attendant, l'on joue des coudes et des mains pour relancer la culture du coton à travers des tarifs nettement attrayants, question d'aiguiser de nouveau l'appétit des cotonculteurs après une période de total désintérêt pour la culture de l'or blanc. Ce qui lève le voile sur des ambitions inavouées, les intentions réelles des partisans intraitables de la privatisation de la filière cotonnière. Parce que pour proposer des tarifs incitatifs, il faut bien que les cours sur le marché le permettent. Autant dire que c'est dans la perspective d'une telle embellie qu'il a été engagé une course à la privatisation de la compagnie cotonnière pour en tirer le meilleur profit possible. Et peut-être pour la jeter après avoir sucé le jus comme on l'a vu récemment avec une autre société qui n'a pas tardé à fermer boutique pour toutes sortes de considérations. C'est en tout cas ce qui s'impose à l'évidence. Aussi, convient-il de se poser une question de fond quant aux privatisations qui s'opèrent dans des circonstances toujours nébuleuses avec des argumentaires qui résistent très peu à la critique objective. Est-ce pour remettre sur pied des sociétés défaillantes ou pour servir des intérêts purement partisans qu'interviennent ces privatisations qui jusque-là n'ont pas été la sinécure et qui se poursuivent tout de même ? En tout cas, il n y a jamais de fumée sans feu et le projet de privatiser la CMDT, contre vents et marées, n'a pas fini de révéler ses dessous...

Par T. Bertin DAKOUO - Publié dans : Le Mali - Communauté : Terre d'Afrique
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