Mardi 16 juin 2009
La crise d'eau sera sans doute l'un des aspects les plus dramatiques du réchauffement planétaire. C'est ce que nous démontre en tout cas « Home », le film de Yann Arthus-Bertrand sorti le 5 juin 2009, à l'occasion de la Journée mondiale de l'environnement. Fabuleuse fable écologiste, ce documentaire visible en ligne et dans les salles de cinéma invite à redécouvrir les merveilles de notre planète afin de protéger ce qui en reste.

 Et en voyant ce film, le Malien averti ne peut que penser avant tout au Djoliba ou fleuve Niger. Cette sève nourricière et cordon ombilicale est très menacé par la désertification et surtout par les activités humaines. « Comme d'habitude, l'intérêt immédiat prime sur les intérêts futurs. Et c'est ce qui, inexorablement, mène l'Homme à sa perte » . L'alerte est d'une consœur française. Pour inverser cette dramatique tendance un seul remède : pensons, réfléchissons et agissons. Des notions qui échappent aux Maliens qui continuent à hypothéquer leur principale source de vie : le Djoliba ou fleuve Niger. Un fleuve qui a donné naissance aux plus grandes villes du pays. A commencer par la capitale qui en dépend presque totalement. « On dit en Bretagne que la mer lave tout. Ça a longtemps été l'excuse pour balancer tout et n'importe quoi sur la grève. J'ai l'impression que l'on pourrait appliquer cette formule au Mali avec le fleuve Niger (Djoliba) : Le fleuve lave tout. Quand on regarde la politique de gestion des eaux pluviales et des eaux domestiques, on est affolé par ce que va devenir le fleuve dans les années qui viennent », s'alarme Thierry Helsens, un hydrogéologue installé au Mali depuis 2002. Ce dernier a décidé de partager ses moments de vie et de travail avec un large public à travers un blog baptisé : Toubabou à Bamako (Un Blanc à Bamako). Au mois de mai, le taux d'humidité remonte tranquillement dans ce pays sahélien qu'est le Mali. On passe de 15 % à 50 % voire à 70 % d'humidité. Les premiers orages tombent sur Bamako. Une pluie de 60 mm, en deux ou trois heures, dans une ville dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'est pas construite sur une morne plaine. Cela donne un écoulement intense constituant la grande lessive des égouts et des places publiques, particulièrement les marchés et les gares routières. Un trésor servant de dépotoir « Le spectacle qui suit une grosse pluie en certains endroits de Bamako est hallucinant » , prévient Thierry. Des routes couvertes de déchets, de boues, empêchant même parfois une circulation normale et tout le monde qui patauge là-dedans... Les légumes du marché du lendemain sont forcément inondés. Mais, c'est aussi le fleuve qui en prend un coup et surtout toute la faune qui y subsiste.

« Vivre en aval de Bamako à certaines périodes de l'année ne doit pas être toujours drôle. Il n'y a déjà plus grand-chose, mais le choc d'une telle pluie, avec l'ensemble des immondices qui arrivent d'un seul coup dans le fleuve, doit être fatal à tout un tas de sympathiques petites bêtes » , déplore l'hydrogéologue. Bamako produit une quantité de déchets relativement importante, autant solides que liquides, même pour la capitale d'un pays considéré comme l'un des plus pauvres du monde. En 2006, la production des eaux usées domestiques de Bamako a été estimée à 32 000 m3/jour et celle des boues de vidange à 600 000 m3/an, selon les données disponibles à la direction nationale de l'assainissement (DNACPN). Avec un traitement insignifiant des eaux usées, le visiteur non averti se demanderait où vont-elles ? Bien sûr dans le fleuve Niger qui, paradoxalement, est aussi la source d'eau potable de la ville. A la moindre goûte de pluie, les populations s'empressent de tout déverser dans les caniveaux qui servent de canal de drainage vers le dépotoir naturel : le lit du fleuve Niger ! Sans compter les déchets chimiques des rares unités industrielles et les eaux usées des hôtels qui fleurissent au bord de ce fleuve qui parcourt l'Afrique de l'Ouest sur 4200 km. Sans également compter les conséquences des activités humaines (agriculture, maraîchage, élevage...) Ni l'ensablement qui menace de nos jours son lit sur une grande partie de son parcours. Ce trésor est plus que jamais en péril. Mais, on en a cure.

 A commencer par le gouvernement qui laisse de stupides projets immobiliers se développer sur les bords du cours d'eau. Les pauvres maraîchers, briquetiers et teinturières sont régulièrement priés d'évacuer le lieu pour permettre à des fonctionnaires corrompus de vendre le m2 à prix d'or à la pègre nationale. « La seule action vraiment visible est celle qui, quelques semaines avant les premières pluies, consiste à nettoyer les égouts. Dans un premier temps, on procède au transfert des déchets de l'égout vers le trottoir, et dans un second temps, parfois si tardif qu'une pluie peut avoir le temps de tout disperser, un camion vient ramasser le tout et l'emmène vers... je ne sais où, sans doute les champs et les vergers », constate notre hydrogéologue. Un investissement judicieux Le problème, selon Thierry Helsens, c'est que les infrastructures d'assainissement coûtent très cher alors que Bamako doit pratiquement partir de zéro. Pour le moment, la seule station d'épuration sur Bamako, largement insuffisante, concerne la Zone industrielle. Si des dépôts de transit existent, l'évacuation se fait ensuite « en brousse », un peu au hasard des champs. De toute façon, ça sert à enrichir la terre. Autre problème soulevé, l'urbanisation galopante de Bamako, coincée entre les collines et le fleuve, laisse peu de place pour des infrastructures, style station d'épuration. « Si on veut maintenant en construire une, il faudra aller assez loin du centre et faire suivre le flot d'eaux usées à l'aide de pompes. Mais ça risque de coûter cher en énergie et en conduites pour tout refouler... », indique Thierry.

Et pourtant, l'aspect financier ne doit pas empêcher les municipalités et les pouvoirs publics d'investir dans le système d'assainissement. En effet, selon le rapport mondial sur le développement humain (Pnud, 2006), un dollar investi dans le secteur de l'assainissement en rapporte en moyenne 8 grâce à une baisse des coûts et au gain de productivité. Par ailleurs, le préjudice lié au manque d'accès à l'eau et l'assainissement cause, dans les pays en développement comme le Mali, la perte de 443 millions de jours de scolarité chaque année en raison des maladies véhiculées par l'eau et le paludisme. Sans compter que l'Afrique subsaharienne perd environ 5 % de son PIB, soit quelque 28,4 milliards de dollars chaque année. Ce chiffre dépasse largement le montant total de l'aide et de l'allègement de la dette allouée à la région chaque année. Donc investir dans l'assainissement est une question de choix, de volonté politique et non forcément de moyens. Dépenser pour économiser sur les dépenses de santé et préserver notre planète, c'est investir et penser à l'avenir. Mais, comme le souligne un internaute réagissant à l'article de Thierry, « la gestion du quotidien pour préserver le long terme ne fait plus partie aujourd'hui des paramètres de l'économie libérale où l'investissement signifie se saisir rapidement des richesses actuelles pour un profit immédiat sans souci des hommes d'aujourd'hui, encore moins de demain ». Protéger le fleuve Niger ou le Djoliba doit aujourd'hui sortir du domaine de la démagogie et se traduire en actes concrets. Et c'est l'Etat qui doit donner le meilleur exemple : en refusant de céder les bordures de ce vecteur socioéconomique et culture quelque soit l'offre.

 La sensibilisation doit être intensifiée pour que chaque riverain se sente directement concerné par la sauvegarde de ce trésor très menacé de nos jours. Cela est d'autant une impérieuse nécessité qu'on est loin d'imaginer les conséquences socioéconomiques et politiques d'un Mali sans son Djoliba.
Par alphaly - Publié dans : Le Mali
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