Vendredi 5 juin 2009 5 05 /06 /2009 10:35

La gestion consensuelle du pouvoir et la résolution de la crise au nord-est de Kidal peuvent servir de cas d'école en matière de culture de la paix

 

Le vendredi, 29 mai était un jour spécial au siège de l'UNESCO à Paris. Même ceux qui ne sont pas des habitués des lieux pouvaient constater que l'effervescence qui y régnait n'était pas ordinaire. La raison de cette atmosphère ? Le président de la République était invité à donner une conférence dans ce temple de la culture et de la science dans le cadre de la Semaine africaine. Thème de la conférence : "la culture de la paix et l'expérience malienne de la gestion consensuelle du pouvoir de 2002 à 2007 et de la crise qui a secoué une partie du Nord-Mali à partir de mai 2006".
Quand le chef de l'État pénétra dans ce haut lieu du savoir à 10 heures, l'excitation le disputait à l'impatience. Amadou Toumani Touré sera accueilli par le directeur de l'institution, Koïchiro Matsuura qu'il avait rencontré dans les mêmes locaux en 2002 lors de sa première visite officielle en France. Après un premier entretien, les deux personnalités visiteront les stands de pays africains installés dans le cadre d'une exposition organisée à l'occasion de la Semaine culturelle africaine (25-29 mai). Les deux personnalités ont ainsi pu admirer un pan entier de la culture et du savoir-faire africains à travers les objets exposés.
Elles gagneront ensuite la salle de conférence où attendaient un parterre d'hommes de culture, de nombreux travailleurs de l'organisme onusien et une foule de Maliens vivant en France.

UNE SYMBOLIQUE FORTE. Parmi les personnalités présentes à la conférence, l'on peut citer Georges Anastassopoulos, président de la Conférence générale de l'UNESCO et David Hamdziripi, président du Groupe africain.
Dans son discours de bienvenue, le directeur général de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, a d'abord relevé la symbolique forte que représente la présence du chef de l'État. "Alors que nous célébrons la diversité culturelle, votre venue est un symbole très fort. Je sais combien votre pays représente dans cette diversité culturelle et le rôle clé qu'il joue en matière d'art et de culture.
Rappelant qu'il s'était rendu dans notre pays en mai 2005 et en septembre deux ans plus tard, il a souligné l'engagement du chef de l'État pour l'éducation pour tous. "Au cours de nos différents entretiens, j'ai mesuré l'importance que vous accordez à l'alphabétisation primaire et tertiaire de qualité avec un accent particulier sur les filles.
Quel impact la crise financière peut-elle avoir sur le développement de l'éducation ? A ce sujet, Koïchiro Matsuura est formel : "La crise ne saurait remettre en cause l'élan imprimé dans ce domaine". Comme exemples, il a noté deux accords que le Mali et l'UNESCO ont signés récemment. Le premier accord est relatif à un programme de renforcement des capacités des enseignants. L'autre porte sur la formation des chercheurs maliens de l'Université de Bamako.
Le patron de l'institution onusienne devait ensuite révéler qu'un programme de développement des langues transfrontalières est actuellement en préparation.
Après cette intervention du directeur général de l'UNESCO et quelques autres, le président Touré fut invité à prendre la parole. Sachant sans doute que son exposé était très attendu par l'auditoire, il est vite entré dans le vif sujet.

FIDÈLE À LA MÊME DÉMARCHE. Parlant du premier volet du thème à savoir la gestion consensuelle du pouvoir, il a expliqué qu'après son élection en 2002, il a proposé à la classe politique cette forme de gestion du pouvoir dont la philosophie essentielle tient en cette formule : "Gouverner ensemble dans le respect de nos différences". La singularité de cette expérience résidait dans le fait qu'elle ne découlait d'aucune crise post-électorale. "C'était une démarche consciente et volontaire sur la nécessité d'une mise en commun des efforts des forces politiques, sociales et associatives pour le développement du pays. Au demeurant, je pense être resté fidèle à la même démarche que pendant la Transition démocratique (entre mars 1991 et juin 1992) dont l'exemplarité tenait à la diversité de la composition du Comité de transition pour le salut du peuple, avec la présence des représentants du Mouvement démocratique et des forces armées et de sécurité", a indiqué Amadou Toumani Touré dont la démarche a également été inspirée par les enseignements tirés des différentes missions de médiation qu'ils a effectuées dans d'autres pays africains.
Si tout ou presque a été dit sur ces différents conflits, le président Touré retient que l'enjeu du pouvoir a été toujours un élément déterminant des contradictions politiques.
S'agissant de notre pays, il a souhaité que le pouvoir soit plus un facteur de cohésion que de division. Et cela dans le respect de toutes les libertés fondamentales.
Au fait que faut-il entendre par consensus politique ? Pour Amadou Toumani Touré, le consensus ne signifie pas unanimisme, encore moins monolithisme. Le consensus implique la notion de compromis plutôt qu'une opinion adoptée à l'unanimité. Il ne signifie pas forcément que tout le monde est satisfait du résultat, mais suggère plutôt que tout le monde juge le résultat acceptable et que la majorité soit satisfaite.
Une telle démarche, a expliqué le chef de l'État, relève de la volonté de renforcer le processus de démocratisation entamé dans des États comme le nôtre, qui ont assisté, depuis plus de 20 ans, à la destruction de leur système de légitimation sociale par les politiques d'austérité dans tous les domaines de la vie socio-économique.
De fait, l'État en Afrique, sorti affaibli des politiques d'ajustement structurel, subira, sous peu, les conséquences de la crise financière actuelle. Toutes choses qui le privent d'une grande partie de sa capacité de redistribution en faveur des couches sociales défavorisées.

UN SYSTÈME EN DEVENIR. "Dans ces conditions, le risque d'épuisement des processus démocratiques, faute de dimensions sociales, doit retenir toute l'attention des décideurs. Aussi, des dirigeants africains au pouvoir, bien avant notre expérience au Mali, ont-ils pris la mesure du danger d'une telle évolution dès la fin des années 90, et ont tenté d'y faire face en procédant à la formation de gouvernements dits de large ouverture ou de majorité présidentielle incluant les partis politiques les plus représentatifs de leurs oppositions.
Le consensus politique au Mali, estime-t-il, une tentative avancée dans la construction de ce nouveau système politique en devenir en Afrique à savoir les larges coalitions gouvernementales. L'expérience malienne a eu le mérite de sortir le pays des "oppositions crypto-personnelles", a apprécié Amadou Toumani Touré citant l'ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor.
"Le consensus politique est encore une promesse et un espoir sur la possibilité de repenser la politique en Afrique pour la mettre au service de la paix", a-t-il conclu.
La transition était ainsi trouvée pour aborder la seconde partie du thème : la gestion de la crise qui a secoué une partie du nord du pays à partir de mai 2006. Une crise qui a justement éclaté sous le régime du consensus politique.
Le chef de l'État a reconnu que ce recours aux armes par une partie très minoritaire de la communauté touarègue représentait un défi pour le soldat de formation qu'il a été, pour le président de la République qu'il est, mais aussi pour le médiateur qui est intervenu dans la résolution de nombreux conflits en Afrique.

UN PARI DIFFICILE À TENIR. Nombreux étaient en effet, ceux qui s'interrogeaient sur l'attitude qu'il pouvait avoir face à une telle crise, après avoir prôné la modération et la retenue sur tous les théâtres de conflits.
"Aux premières heures de la mutinerie, il m'est apparu important de rechercher un nouveau consensus national sur la compréhension et la gestion de cette crise. De la même manière que nous avons pu le réaliser dans la conduite de notre système politique dès 2002. Je dois avouer que cette volonté a mis beaucoup de temps à se réaliser car les conflits sont, par essence, un catalyseur de passions et de sentiments extrémistes. La situation est encore plus difficile dans le cas d'une crise interne qui divise les enfants d'un même pays. Nous nous sommes donc attachés à favoriser une vision partagée de la nature de la crise, en insistant sur sa dimension tout à fait minoritaire au sein de la communauté touarègue", a expliqué le chef de l'État.
Certes, le consensus national souhaité est un pari difficile à gagner au regard des ressentiments d'une large majorité de nos compatriotes, mais c'était la voie obligée pour mettre le Mali à l'abri d'un conflit dont le peuple tout entier serait le seul perdant. Cette option pacifiste de gestion de la mutinerie s'est appuyée, en plus, sur le dialogue constant avec les Institutions de la République, sur une forte implication des populations du nord (élus, chefs traditionnels, société civile, personnes ressources). Résultat : "Nous avons ainsi pu mettre en confiance nos frères et sœurs du nord et de la Région de Kidal en particulier, et contribué à isoler davantage ceux qui avaient pris les armes. Ce consensus national et les moyens pour résoudre la crise ont été exposés au corps diplomatique accrédité au Mali.
Dans le même esprit d'ouverture, le Mali a placé sa confiance en l'Algérie comme pays facilitateur et sous l'égide duquel un accord, l'Accord d'Alger, a été signé le 4 juillet 2006 entre le gouvernement et l'Alliance du 23 mai pour le changement".

DES PROBLÈMES COMMUNS. La mutinerie a été finalement résolue avec l'appui de l'Algérie et de la Libye. Si cet appui avait pour le président Touré une valeur symbolique, il le conforte dans sa conviction que les problèmes de sécurité (trafic de cigarettes, d'armes et de munitions, traite des humains avec les réseaux criminels d'émigration clandestine, présence de Salafistes) et de développement dans la Bande sahélo-saharienne sont communs à tous les pays dont une partie du territoire se trouve dans cette zone et que leur solution ne pourra être que collective.
Pour le président de la République, deux points essentiels sont à retenir pour bien comprendre le résultat auquel notre pays es parvenu : la volonté de rechercher une solution politique à la crise doit s'adosser à une capacité de réponse militaire crédible. C'est la combinaison intelligente des deux qui permet de faire face à un conflit de basse intensité en veillant à ce qu'il ne dégénère pas en conflit ouvert.
Et le chef de l'État de conclure : « l'enseignement majeur de l'expérience de la gestion consensuelle du pouvoir et du règlement de la dernière crise du Nord-Mali, pourrait se résumer en ces mots : en démocratie, le fait majoritaire suffit pour gouverner, mais l'ouverture à d'autres forces politiques renforce les bases du système politique dans nos pays. S'agissant des conflits, le fait militaire peut apporter des solutions de court terme, mais la mobilisation des Institutions, des forces politiques, des réseaux sociaux et communautaires, la concertation avec les voisins sont un gage irremplaçable de paix plus durable ».
Le tonnerre d'applaudissements qui a accompagné l'intervention du conférencier constitue la meilleure preuve que les convictions assénées tout au long de l'exposé sont pertinentes et qu'elles sont partagées par l'auditoire.

Par s. Togola - Publié dans : Le Mali - Communauté : Terre d'Afrique
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